Mille jours en Toscane


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Ce livre-là m’était tombé dans les mains par hasard. Ils étaient mille comme lui, serrés sur les étagères, attendant leur tour dans le plus grand des silences – enfin, j’imagine que ce doit être facile, pour un livre, de ne pas parler. Peut-être celui-là avait-il côtoyé dans ces rangs d’autres ouvrages qui avaient goûté un jour à mes mains, à mes nuits blanches, et que j’avais rapportés là, au magasin, pour faire de la place aux histoires nouvelles, parce qu’il faut apprendre à laisser partir ce qu’on a aimé quand le temps qu’on avait à leur accorder s’est tari, épuisé. Pour que la vie continue.

Derrière le titre, j’ai vu les vignes à perte de vue, les sillons dans les mains et les collines brûlées par un soleil trop grand pour moi. Comme il faisait gris, ce matin-là, je l’ai glissé sans trop réfléchir dans le creux de mes bras, comme si la promesse du retour de l’été ne pouvait tenir qu’à ces pages à peine vieillies par les années.

Le soir venu, alors que je parcourais les premières pages, il m’a bien fallu admettre que je m’étais trompée. Alors même que je venais de quitter un chef-d’oeuvre qui m’avait emportée une bonne poignée de jours, je ne trouvais pas la clé pour entrer dans ce nouvel univers à l’écriture bien trop simple et – me semblait-il – mal maîtrisée. De la papote, voilà ce que c’était. Rien d’autre que de la papote. Alors, je l’ai redéposé dans ma petite bibliothèque – il n’a pas fait d’histoires – et je l’ai oublié.

Mais puisque je ne suis pas rancunière et que j’ai en horreur les jugements définitifs – tout comme les salsifis -, je lui ai dit « Et si on se donnait une seconde chance, tous les deux ? Parce que, vraiment, ce soir j’ai besoin d’Italie ». Pour lui, j’ai brisé les interdits en débouchant une bouteille de vin rouge venue du petit village de Provence, celui avec la petite place éclairée de guirlandes de lumières, la même petite place où G. allait manger les pizzas de Mumu le dimanche quand il était petit – il semble que rien n’ait changé aujourd’hui. Un verre de rouge à la main, fenêtres ouvertes sur un ciel lourd de nuit d’été, j’ai repris le fil du récit que j’avais laissé inachevé. Et qui sait si le rouge, si le soir, si l’humeur m’ont joué quelque tour, mais il n’a fallu qu’un instant à la magie pour opérer. Ce soir-là, j’ai senti la campagne toscane sous ma peau, j’ai rêvé des fleurs de courgettes et des tablées improvisées, j’ai senti la vie, la vraie, les mains pleines de terre et la fraîcheur des vieilles pierres qui abritaient les habitants de ce petit village perché. J’ai senti tour à tour l’isolement, les regrets, les rêves, le passé qui colle à la peau et le futur qui nous promet tout. J’ai vu défiler tant de festins, d’huile d’olive et de vins qu’il me semble avoir dîné pour trois ans au moins. J’ai vu les vignes, les vergers, les collines.

J’ai lu le temps de vivre, et c’était drôlement bien.

« (…) Evidemment, les tradizionalisti secouent la tête. Certains habitent au village, d’autres à la campagne, mais aucun n’ira dans ces trucs en béton. Ils disent que la vie leur semblait meilleure quand elle était plus dure. Que la nourriture avait meilleur goût quand elle apaisait une vraie faim. Et que rien ne surpasse le moment où le soleil se lève et celui où il se couche. Ils disent que la vie, c’est travailler à la sueur de son front, manger ce dont on a besoin, dormir comme un enfant. Ils ne comprennent pas cette avidité de certains à vouloir accumuler, avoir plus que ce qu’on peut consommer. Ils se rappellent le temps où accumuler c’était avoir pour l’hiver trois sacs de châtaignes au lieu de deux. Ils trouvent que leurs voisins ont perdu leur capacité à imaginer ou à ressentir les choses, et même à aimer. (…) »

Mille jours en Toscane, Marlena de Blasi

(Mercure de France, Collection Folio, p. 78)

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18 comments

  1. C’est marrant, Mademoiselle Coquelicot faisait la chronique de ce livre hier à peine. Je ne peux donc pas passer à côté de ce petit livre qui, d’après ce que vous en dites, rassemble tous les ingrédients pour me plaire. Voyons voir si la magie opérera aussi entre mes mains.
    Wait & see
    Bises

    1. Oh c’est fou comme coïncidence, je ne connais pas son blog mais file voir ça immédiatement. Il s’agit pourtant d’un petit livre sans prétention, c’est comique :)

  2. Ta plume est juste incroyable… peu importe le sujet que tu abordes, tes mots m’absorbent, me happent, m’emportent et… je regrette toujours d’arriver à la dernière ligne, au dernier mot, auquel je m’accroche et dont je me décroche lentement pour faire durer le plaisir de te lire!

  3. Je découvre et j’ai envie de lire encore deux nouveaux auteurs grâce à ce billet : Marlena de Blasi et toi. Superbes confidences de lecture, merci

  4. superbe cette description, j’aime tant lire les blogs qui parlent de livre, vous avez vous autres, une telle facilité à écrire et à nous plonger dans votre monde, c’est magnifique
    voilà que tu m’as bien donné envie de lire ce petit bouquin
    bisous et merci

    1. C’est chouette ce que tu dis là, et en même temps c’est la première fois que j’écris ici à propos d’un roman. Bonne lecture s’il te tombe entre les mains :)

  5. Il a l’air sympa comme tout ce livre… ça me fait penser que j’ai un livre de Frances Mayes, Toutes les saveurs du monde, qui traine depuis des années chez moi… une autre invitation au voyage !

  6. Bien sûr, ton récit fait totalement écho en moi! C’est même drôle comme à certains moments, nos mots se ressemblent .. Et quand tu dis « il me semble avoir dîné pour trois ans au moins », je souris car je me suis fait la réflexion, pendant ma lecture, que décidément, ils passent leur temps à manger et à boire là-bas!

  7. J’ai lu ce livre voilà 2 ans, un été aussi, pendant les vacances, il m’avait beaucoup touché par la simplicité de son écriture, et puis bien sûr toutes les descriptions sur la cuisine italienne, moi qui adore ce pays. Bref, je m’étais promis de le relire, mais je l’avais oublié jusqu’à aujourd’hui. Merci pour ce rappel.

    1. Voilà, c’est exactement ça : ce livre est une ode aux traditions italiennes et à la simplicité. Ravie de t’avoir remise sur la piste de cet ouvrage, bonne relecture :)

  8. Moi ça me donne soudainement envie d’Italie surtout que c’est un pays que j’aime et une langue dont j’adore la tonalité ! La Toscane, c’est sûr, elle me fait rêver d’avance … il paraît que la lumière su soleil couchant y est sublime et c’est de mes moments préférés de la journée en été !
    Bises

    1. Oui, la Toscane est un vrai thème de rêverie à elle-seule. J’en ai un souvenir un petit peu fantasmé qui date de vacances passées enfant là-bas mais je parierais qu’il reste une part de vrai là-dedans.

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