Habiter son corps

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Le corps engoncé dans la laine et les jambes cachées sous un pantalon de velours, j’ai sept ans. J’ai sept ans et je me fais toute petite sur le banc de bois de la petite salle de danse. J’observe, admirative et envieuse, les autres petites filles aux jupes légères rose poudré qui s’accrochent à la barre. Qui sautillent, qui voltigent et qui tournent. A l’étroit derrière mes lunettes un peu de travers, j’aimerais tout à la fois devenir invisible, sur-le-champ, et me glisser parmi elles, esquisser quelques pas sans que l’on ne soupçonne ni ma gaucherie que j’imagine écarlate, ni mes pattes de velours côtelé. A ce moment, j’en suis certaine, mon corps seul suffit à me trahir et crie « à l’imposture ». Alors, je me rétracte jusqu’à me faire toute petite et fixe les aiguilles qui courent sur le cadran de l’horloge et qui annonceront, bientôt, bientôt, la fin du cours.

Mon corps, tu es la première manifestation de ce que je suis au monde. Pourtant, Dieu sait que je n’ai pas toujours été d’accord avec toi. On en a bavé, tous les deux, tout ce temps. J’ai eu honte de toi, je t’ai caché, enfoui, je t’ai ignoré, maltraité, oublié. Mille fois je t’ai écorché. Il y a quelques années, on a fini par faire la paix, toi et moi. On a enterré la hache de guerre, comme des sioux, de la terre sur les joues. Mais on n’a pas dansé autour d’un grand feu de joie, non, on n’a pas envoyé de signaux de fumée pour crier « Eh, le Ciel !» qu’on avait fini par la remporter, cette fichue victoire. On n’a rien fait de tout ça. Parce que le lien qui m’unit à toi, mon corps, ce lien était alors aussi fin qu’un tout petit fil de rien du tout, et qu’on savait très bien, tous les deux, les yeux dans l’âme, qu’on s’en sortirait pas si facilement, qu’on ne laisserait pas tout derrière nous, six pieds sous terre, une fois pour toute rien qu’en claquant des doigts.

Depuis lors, je tisse avec la plus grande bienveillance ce fil d’or tendu entre nous. J’apprends à aimer les morsures du temps, rouges, bleues, violettes, à fleur de peau, témoin de nos heures douloureuses, de nos dialogues de sourds, de notre petite guerre et de ses grands ravages. La route est longue mais on avance, on avance. Plus le temps passe, plus j’aime à te faire valser, mon corps, plus je sens la musique m’envelopper et guider mes pas, l’air du dehors me traverser, le soleil me bercer, le froid m’éveiller et la vie me porter. Car il est là, tu sais, le bonheur de ne faire qu’un avec toi, il repose dans ce doux abandon dont la manifestation ne peut être que la conséquence d’une confiance inconditionnelle en ce que je suis aujourd’hui.

Alors, on va continuer, toi et moi. Un pas après l’autre. On avance, on avance. Et on danse, mon Dieu, oui, on danse.

Et vous, que vous évoque et que représente pour vous l’expression « habiter son corps » ?

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