Le syndrome du don de bananes

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J’ai profité de ma pause de midi pour aller faire un tour au marché. Sur mon chemin, il y a cet homme, humble, il ne supplie pas, il ne bouge pas, il se tient juste là, à genoux, il a faim, c’est écrit sur le bout de carton qu’il tient entre ses mains. Ce n’est pas la première fois que je le croise, c’est « son quartier ». Je n’ai jamais su comment me comporter face à la mendicité, je n’ai pas vraiment d’avis, je ne sais pas, je donne très rarement de l’argent, même une toute petite pièce. Ce n’est pas le genre de chose dont on parlait chez moi, et puis nous habitions un coin très privilégié où les mendiants n’existent presque pas. La seule chose qu’on m’ait apprise, c’est qu’une pomme valait parfois mieux que 50 cents, « parce qu’on ne sait pas ce qu’ils en font, tu comprends ».
Il y avait cet homme, donc. Je suis passée à côté de lui, comme d’habitude, le pas pressé, le regard loin de ceux qui ne savent pas y faire. Mais étrangement, ce jour-là, mon coeur s’est serré très fort et je m’en suis voulue d’avoir des principes. J’ai pensé à lui alors que je marchais. Au retour, les bras chargés de ma caisse débordant de fruits et de légumes beaux comme la vie, je l’ai recroisé un peu plus tôt que prévu, il avait changé de place. Alors, je me suis arrêtée puis contorsionnée pour détacher une banane de mon panier et je lui ai donnée en lui souhaitant une très belle journée. Il m’a souri et son regard disait un merci sincère, j’en suis certaine. C’était tout. En remontant vers le travail qui m’attendait, j’étais heureuse d’avoir bravé ma culpabilité pour ériger ce tout petit pont entre lui et moi, entre moi et ce monde inconnu qui me met mal à l’aise. Moi parmi des milliers, moi qui ne compte presque pas, mais moi quand même.
Et puis. Ce matin, j’embarque ma banane du matin, dans la perspective d’un petit dej sur le chemin du travail. En descendant du bus, je vois un vieil homme, un autre, debout à la sortie du métro, bonnet vissé sur la tête, une barbe blanche, un carton dans les mains. Et vous savez quoi ? Ca a été plus fort que moi, j’ai plongé ma main dans mon sac et j’ai sorti ce sourire jaune plein de vitamines, j’ai dit « je n’ai pas d’argent sur moi, mais est-ce que ça vous dit ? ». Bien sûr que ça lui disait. Merci, c’est gentil. On s’est souhaité une très bonne journée, un beau week-end même. Je me suis éloignée, souriant en pensant à ce syndrome du don de banane qui m’était tombé dessus. De toute façon, il me restait encore largement de quoi me faire un bon petit déjeuner.
C’est étrange, ce rapport au don. C’est fondamentalement altruiste et profondément égoïste à la fois. Je donne pour te faire plaisir et cela me satisfait. Et plus le temps passe, plus je me rends compte que j’aime donner. Pas comme on offre un cadeau pour un anniversaire, plutôt comme on donne sur le coup d’une impulsion, comme une évidence ou une nécessité, en toute sincérité.
Et vous, quel est votre rapport au don ? 
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4 comments

  1. L’autre jour, au feu rouge, un vieil homme (que je vois souvent et à qui, parfois, je donne une pièce) arrive à hauteur de ma voiture. Je m’apprêtais à ne rien lui donner puis je me suis souvenue de ton article sur la banane (que j’avais justement lu dans la journée). J’avais encore un petit paquet de biscuits grany dans ma poche que je n’avais pas mangé. Je le lui ai donné, il m’a sourit, il avait l’air super heureux que je le lui propose.

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